
Le sort des saintes reliques conservées dans les catacombes du monastère de la Lavre Pecerska de Kiev, fondée en 1051 par le moine Antoine de Kiev et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, a été utilisé ces dernières années dans la guerre de désinformation menée par la Russie en Ukraine. Nous avons vérifié les informations selon lesquelles les reliques auraient été envoyées dans des musées européens : elles se sont révélées fausses.
Contexte
Le 7 août, l’Église orthodoxe roumaine célèbre la Sainte Théodora de Sihla, une sainte connue et vénérée par les orthodoxes roumains. La sainte est née vers 1650 et est décédée au début du XVIIIe siècle.
En 1856, les reliques de Sainte Théodora ont été transférées à la Lavre Pecerska de Kiev, en Ukraine. Fondée au XIe siècle, la Lavre Pecerska de Kiev est l’un des plus anciens monuments chrétiens du territoire de l’actuelle Ukraine. Les grottes du monastère abritent les reliques incorrompues de plus de 120 saints. Dans la Lavre Inférieure, où se trouvent les grottes, fonctionne un monastère actif, tandis que le territoire de la Lavre Supérieure abrite la Réserve historique et culturelle nationale, placée sous l’autorité du ministère ukrainien de la Culture.
Dans un article publié le 7 août 2026, citant des sources officielles russes, la publication ActiveNews affirme que les autorités de Kiev auraient conclu, en 2023, un accord avec l’UNESCO concernant le transfert des reliques qui y sont conservées vers des musées en Europe ainsi qu’au Vatican.
Vérification
Le 26 juin 2023, le bureau de presse du Service des renseignements extérieurs (SVR) de Russie a publié une déclaration de son directeur, Sergueï Narychkine. Celui-ci affirmait que les autorités ukrainiennes et des représentants de l’UNESCO seraient parvenus à un accord concernant le retrait de la Laure des Grottes de Kiev d’objets de culte orthodoxes et leur transfert vers des musées en Italie, en France, en Allemagne et au Vatican, officiellement afin de les protéger contre les frappes de missiles russes. Il s’agissait notamment des reliques des saints conservées dans le complexe monastique.
Selon Narychkine, à ce moment-là, un inventaire des biens ecclésiastiques avait déjà été établi, des ressources financières avaient été allouées pour leur transport vers l’Europe et des véhicules frigorifiques avaient même été préparés. Cette déclaration, diffusée par le bureau de presse du SVR, a été reprise le même jour par plusieurs médias russes, notamment Interfax.
Parmi ceux qui ont publiquement exprimé leur indignation figurait également le représentant permanent de la Russie auprès de l’UNESCO, Rinat Aliaoutdinov.
Une publication consacrée à cette question par le président de la Douma d’État, Viatcheslav Volodine, avait recueilli, au moment de la rédaction de cette analyse, environ 1,7 million de vues sur Telegram. Selon le service TGStat, le 26 juin seulement, l’audience cumulée de cette information sur la plateforme avait dépassé 14 millions de personnes, d’après le site Poverno.Media.
Le même jour, le ministre ukrainien de la Culture et de la Politique de l’information de l’époque, Oleksandr Tkatchenko, a démenti les informations russes concernant un prétendu accord entre Kiev et l’UNESCO. Il a écrit sur Telegram : « Notre seule mission concernant la Laure est de la protéger du “monde russe” et de nous assurer définitivement que toutes nos saintes reliques ukrainiennes se trouvent à leur place. Aucune valeur sacrée ne quittera le territoire de l’Ukraine. Et tout ce qui a été volé par la Russie devra être restitué. » Cette déclaration a été rapportée le 26 juin 2023 par plusieurs médias ukrainiens, notamment LB.ua.
Par ailleurs, aucune information concernant un prétendu transfert ou une évacuation des reliques de la Laure ne figure dans les documents officiels de l’UNESCO que nous avons examinés.
Il existe toutefois un document de l’UNESCO datant de 2023 — WHC/23/45.COM/7B.Add – State of conservation of properties inscribed on the World Heritage List — qui comprend une section consacrée à la Laure des Grottes de Kiev, aux pages 111 à 116.
La section 59, « Kyiv: Saint-Sophia Cathedral and Related Monastic Buildings, Kyiv-Pechersk Lavra », ne contient aucune mention concernant l’évacuation ou le retrait des reliques des saints de la Laure ; le transfert des reliques vers l’Italie, la France, l’Allemagne ou le Vatican ; un accord entre l’Ukraine et l’UNESCO portant sur le transfert de reliques ; le transport de « Christian valuables » à l’étranger ; ou encore une opération de l’UNESCO visant à évacuer les reliques.
En revanche, le document parle très concrètement de la protection du patrimoine dans le contexte de la guerre. L’UNESCO évoque notamment la protection des structures vulnérables et le stockage du patrimoine mobilier dans des lieux sûrs.
La décision adoptée par le Comité du patrimoine mondial en 2023, 45 COM 7B.59, porte sur l’état de conservation de la cathédrale Sainte-Sophie et de la Lavre Pecerska de Kiev. Elle souligne les menaces liées à la guerre, les mesures de protection du patrimoine et l’assistance apportée par l’UNESCO et ses organes consultatifs. Elle appelle également la communauté internationale à coopérer dans la lutte contre le trafic illicite de biens culturels provenant d’Ukraine.
Le Comité du patrimoine mondial a finalement inscrit le site sur la Liste du patrimoine mondial en péril en 2023. UNESCO – 45 COM 8C.1
Selon un arrêté du ministère ukrainien de la Culture, une commission a été créée le 5 mars 2025 afin de vérifier l’existence des restes des saints conservés dans les Grottes proches et les Grottes lointaines de la Lavre et d’en évaluer la valeur historique et scientifique. Ainsi, en 2025, le ministère procédait à un audit et à une vérification de l’authenticité des reliques, ce qui constitue un élément supplémentaire à prendre en compte dans l’évaluation de l’affirmation selon laquelle celles-ci auraient été évacuées à l’étranger.
Une vérification similaire avait été annoncée dès novembre 2023, lorsque le directeur de la Réserve nationale « Laure des Grottes de Kiev », Maksym Ostapenko, expliquait, dans une interview accordée à Telegraf que le ministère souhaitait déterminer si toutes les reliques autrefois remises au monastère par l’État se trouvaient toujours à leur place. Selon Ostapenko, des soupçons existaient au sein de la société ukrainienne quant au fait qu’une partie des reliques aurait pu être remplacée ou volée. L’expertise devait permettre de clarifier la situation et de lever tout doute concernant leur authenticité.
Les discussions sur une éventuelle disparition de certaines reliques étaient déjà apparues en 2019, dans le contexte de l’octroi du Tomos d’autocéphalie à l’Église orthodoxe d’Ukraine. À l’époque, des spéculations avaient circulé selon lesquelles certaines reliques auraient pu être transportées en Russie.
Ces soupçons ont également été ravivés en février 2025, lorsque des représentants de l’Église orthodoxe russe ont affirmé utiliser, pour bénir les militaires russes, un doigt attribué à saint Élie de Mourom, dont les reliques sont conservées depuis plus de huit siècles dans la Lavre des Grottes de Kiev. En l’absence de documents officiels attestant le transfert de cette relique, la presse ukrainienne a suggéré qu’elle aurait pu être dérobée.
Verdict
Les informations selon lesquelles les reliques des saints conservées dans le complexe chrétien de la Laure des Grottes de Kiev, y compris celles de la sainte roumaine Théodora de Sihla, auraient été transférées vers des musées en Europe sont fausses.
Traduction : Sergiu Dan
Auteur : Carmen Ionescu







